Critiques

TENET – Critique

¿ (Ir)réversible ?

« This is the way the world ends.

This is the way the world ends.

This is the way the world ends.

Not with a bang but with a whimper. »

Que vient donc faire T.S. Eliot dans l’exactitude et la complexité mécanique du cinéma de Christopher Nolan ? Serait-il là pour entraver son mouvement ou bien pour mettre de l’huile dans quelques rouages ? Si le poème The Hollow Men a droit à son petit détournement dans TENET, c’est avant tout pour le plaisir de la sentence ; figurant le programme d’un film où les « boom » sont légions et où les murmures font « pschitt ». Mais ce serait oublié que Southland Tales de Richard Kelly avait lui aussi procédé à une inversion sur ce dernier vers ; tel un poème qui ferait l’apologie de la démesure et du chaos lorsque tout devrait s’éteindre dans une atténuation, un chuchotement ou un dernier souffle qui marquerait la fin du voyage au cœur des ténèbres. Southland Tales était ainsi cette énigme, fascinante et chaotique, bâtie sur un boom, non sur un murmure. Dans cette logique, TENET suit-il les mêmes préceptes ? Deux visions politiques d’un futur proche où l’incompréhension se reflète dans un monde au bord du gouffre. Deux basculements dans des réalités alternatives où l’emphase est de mise. Deux films séparés par des ambitions différentes ; l’un préférant embrasser son chaos, l’autre affirmant sa volonté de ne jamais laisser cette anarchie prendre le pas sur sa mécanique de précision. Car TENET n’est rien d’autre qu’un film obsédé par le contrôle. Contrôle du temps, contrôle de l’action, contrôle des actes, contrôle de l’émotion : ici, tout s’aligne sur la maestria narrative – habituelle – de son auteur. Rassurez-vous, la syncope est toujours là.

Comme le polaroid – qui s’efface au fur et à mesure qu’on l’agite – ouvrant Memento, TENET s’amuse à jouer avec le curseur du temps, à détourner la chronologie des choses et à injecter de la confusion dans la clarté apparente de son récit. Car de quoi parle au juste ce fameux TENET ? D’espionnage ? De groupuscules mystérieux ? De globe-trotting ? D’une troisième guerre mondiale à éviter ? De temps inversé ? De méchant oligarque russe ? De sauvetage in extremis ? « Simple » histoire d’un crime qui ne doit pas advenir, TENET convoque aussi bien la saga James Bond que l’Alphaville de Godard et sa cité déshumanisée ; non loin aussi des thrillers paranoïaques d’Alan J. Pakula (Klute notamment) où l’atmosphère importe plus que l’histoire. Comme une impression de Déjà-Vu donc. TENET ne serait ainsi qu’un banal film du genre s’il n’était pas construit autour d’un concept Nolanien au possible : l’inversion ou le paradoxe de la réversibilité ; la possibilité de « renverser le temps » et de contrer son inexorable écoulement. Un concept qui permet à Nolan de conter le récit d’une humanité qui est sa propre ennemie ; comme si le seul remède face à l’inéluctable « apocalypse » du monde moderne était le retour en arrière.

Gaspar Noé avait trouvé dans la réversibilité – dans Irréversible – un moyen de révéler la beauté, de retourner à l’essence même des choses en reléguant la fin au début, l’horreur au passé. Même acte de sauvegarde chez Nolan : sauver un monde de sa fin, sauver une femme de l’emprise de son mari, sauver le cinéma des travers de son temps. Impossible n’est pas Nolan : chez lui, aucune formule lapidaire (tel « Le temps détruit tout »), simplement un temps qui reconstruit toute chose, qui émancipe les êtres et leur permet de retrouver une certaine liberté. Evidemment, il est toujours question de course contre la montre, de temps à manipuler et à déstructurer. Construit comme un palindrome, TENET puise son concept dans la formule latine SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS ; carré magique palindromique qui résumerait au final l’énigmatique structure du film. Ainsi, s’il commence in medias res, c’est peut-être parce qu’il est au centre de sa ligne temporelle et qu’il semble nécessaire de commencer par le milieu pour retourner (« rotas ») au commencement.

Commencement et fin, fin et commencement, tout s’imbrique alors dans l’éternel cycle des choses, dans la potentialité d’une anagramme qui isolerait le A et le O – l’Alpha et l’Oméga – tel un casse-tête qui ferait de l’éternité christique une piste de lecture face à cette défiance des lois physiques : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » peut-on ainsi lire dans l’Apocalypse de Saint Jean (22 : 13). Dans TENET, le temps est en effet vu comme une totalité, un tout non linéaire où passé, futur et présent se superposent, s’affrontent et se rencontrent. Car comme dans Interstellar, cette singulière histoire d’espace-temps conte la mort de l’humanité et sa résurrection. Au fond, TENET est un peu une anaphore ; comme la répétition dans le poème de T.S. Eliot. Mais il est davantage une antépiphore qui le pousse à avancer par cycle dans les boucles de son scénario. Et il faut s’accrocher pour ne pas perdre le fil dans cette histoire d’encapsulation, de paradoxes et d’inversions.

L’exposition – si tant est qu’il en existe une – a au moins le mérite de nous projeter directement au cœur de la machine. Dès l’ouverture, le mystère est si épais qu’il en deviendrait presque inaccessible. Terroristes, cellule antiterroriste, agents doubles, policiers corrompus, cagoules à la mode, artefact nucléaire au vestiaire, … ajoutez à cela quelques explosions, quelques infrabasses, un interrogatoire entre deux trains, une capsule de cyanure et une résurrection ; et voilà, même pas 10 minutes d’écoulées que TENET joue déjà au funambule, entre ridicule et frénésie. Aucun répit n’est ainsi laissé au spectateur. Tout va vite, très vite même ; comme s’il fallait à tout prix reconstruire la chronologie dans un temps imparti. Une manière au final de noyer le poisson ou simplement d’éviter que le spectateur ne prenne le temps de découvrir la supercherie. Et si Clémence Poésy nous enjoint à « ne pas chercher à comprendre mais à le ressentir », c’est avant tout pour souligner le caractère sensoriel d’un film qui préfère l’inintelligible au concevable. Ainsi, TENET est incapable de développer des enjeux clairs, d’insuffler un semblant de liant entre ses scènes et de laisser les personnages (ou spectateurs) réfléchir précisément à ce qu’ils font. Difficile donc de sortir avec les idées claires, déstabilisé par un film qui préfère nous perdre au lieu de nous impliquer.

Où est-donc passé le perfectionnisme du cinéaste ? Bien trop occupé à veiller aux ponts et nœuds de son scénario, Nolan en oublie l’essentiel : le facteur humain. Car à force de tout baser sur son concept, il ne laisse aucune place à l’émotion. A l’envers ou à l’endroit, impossible de lire cette émotion, et surtout, de la ressentir. Nolan n’est pas Bergman, que voulez-vous. Et les dialogues (abs)cons n’arrangent rien au problème. Cryptiques au possible, ils semblent n’être là que pour métaphoriser un propos terne et le rendre volontairement plus trouble, plus chiant, plus artificiel. Explications fumeuses, punchlines périmées : dans TENET, le ridicule ne tue pas, il se murmure. Comme lorsqu’un Kenneth Branagh fardé d’un magnifique accent russe (de la même façon qu’il jouerait un moustachu belge) nous chuchote une hypothétique mise à mort aussi couillue qu’irritante. Jamais personnage n’avait été aussi atone. Ce n’est pas Winnie l’Ourson certes, mais il aime causer Tigrou, le bougre : « You can’t negociate with the tiger. You admire the tiger. » ; la réplique fait aussi mal qu’une paire de pieds qui choisit de s’égarer dans une gueule passagère. Et là où les mots blessent, c’est surtout dans la bouche de ces personnages-fonctions qui n’ont rien d’autre à proposer que de la désincarnation. Encore un film qui n’a pas retenu la leçon d’Happy End d’Oldřich Lipský qui utilisait son concept au service de l’histoire et non l’histoire au service du concept.

La maestria d’Inception n’est ainsi plus au rendez-vous ; dans TENET, l’émotion passe à la trappe au bénéfice (ou pas) d’une certaine radicalité formelle et narrative. Inception s’autorisait pourtant une recherche de l’émotion constante au cœur de son concept ; avec des rêves qui s’imbriquaient pour révéler des vérités sur chaque être : la recherche d’un père, le deuil d’une femme, le retour à la vie du « protagoniste ». Même chose pour Interstellar où l’odyssée spatiale était surtout l’occasion d’explorer l’intériorité des personnages, le poids du sacrifice et l’amour comme lien inaltérable à travers l’espace et le temps. Dans TENET, ces secousses émotionnelles ont à peine la force d’une brosse à dent électrique. Ainsi, Nolan ne prend pas le temps de développer suffisamment ses personnages – si cons et limités – pour leur donner une importance, une densité dramatique, un intérêt. John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki font de leur mieux ; se démenant sans jamais donner vie à leurs personnages. Ce sont peut-être eux les « hommes creux » dont parlait T.S. Eliot. Puisque TENET semble exclusivement construit autour de la pseudo émancipation de son héroïne ; de la contemplation de sa propre silhouette, comme victoire personnelle et retour à la vie, à ce fils qui lui est rendu par la magie de l’inversion. Ramassis de clichés ou déchirant combat intérieur ? A vous de voir.  

Car oui, il y a bien quelque chose de désincarné dans TENET ; là où il y avait auparavant des blessures, des failles humaines et des vérités à effleurer. Là encore, nous sommes bien loin d’un Premier Contact qui plaçait l’émotion au cœur de son paradoxe temporel. Peut-être parce que Nolan ne pense pas assez à sa diégèse, trop occupé à proposer une mise en abyme de l’exercice scénaristique. Mais la théorie n’est pas la pratique ; et l’exécution frustre plus qu’elle ne passionne. Et ce n’est pas en disposant des fusils de Tchekhov sur chaque page de scénario que TENET échappera à sa logique prévisible et unilatérale. D’autant plus que TENET a quelque chose qui lui fait profondément défaut : son écriture boursouflée par les invraisemblances et les situations ubuesques. Comment y croire un seul instant ? Comment s’impliquer dans un récit qui semble se foutre royalement de ce qu’il raconte ? Un cinéma si théorique qu’il conduit inévitablement à sa déshumanisation. Et l’émotion finit elle-aussi par être annihilée par l’obsession théorique du cinéaste. Il n’y a ainsi aucune pédagogie dans sa démarche si ce n’est celle de repousser les limites de sa propre radicalité. Frôlant l’auto-parodie, Nolan finit par incarner un alter ego de Sator, le « méchant » incarné par Branagh : un maniaque du contrôle, un démiurge, un mégalomane obsédé par la puissance qu’il a entre les mains ; incapable du moindre sentiment mais capable d’inverser le cours des choses pour réinventer le monde.

Pourtant, on sent bien que Nolan est pétri de bonnes intentions. Avec TENET, il communique une fois de plus son envie irrépressible de faire un cinéma « monumental », un cinéma qui prend des risques et se donne les moyens de ses ambitions. On ne peut en effet lui retirer sa ludique mégalomanie et ce goût affirmé – et parfois exténuant – pour les puzzles à (re)construire et à déconstruire. Car une fois de plus, Nolan joue sur ce cadre temporel pour expérimenter sur le plan visuel. Du grand spectacle cérébral où tout consiste à traduire une impossibilité en image cinématographique. Dans la continuité de Dunkerque, Nolan vise une forme d’épure, entre l’architecture brutaliste et ce goût prononcé pour un certain minimalisme. La froideur est partout, le vide aussi ; Mann et Antonioni ne sont jamais loin de cet univers où solitude et modernité s’entrecroisent. Et face à ce divertissement à grande échelle, difficile de ne pas admirer les expérimentations visuelles : entre courses poursuites inversées et combats à double sens, TENET joue dans la cour des grands.

Des scènes d’action monumentales, certes, mais qui n’ont parfois aucune raison d’exister. D’autant plus que l’action manque de clarté ; le spectateur n’ayant pas le temps d’encaisser tout ce qu’on lui envoie dans la tronche. Le dernier acte –énorme morceau de bravoure sur le papier – apparaît ainsi illisible tant les destructions se mêlent aux reconstructions, tant tout s’affole dans un bordel monstre où le détachement prévaut sur l’implication. Dans ce contexte, la musique de Ludwig Göransson vient accentuer ce joyeux désordre ; avec ces effets qui claquent les tympans, entre booms omniprésents et intensité de l’orchestration. Zimmer n’est jamais loin, là où l’harmonie passe avant tout par le bruit et la déstructuration. TENET aurait sûrement gagné à être moins bourrin et à laisser respirer ses scènes au lieu de les noyer dans un concerto de déflagrations en série. Car oui, le silence est parfois bien plus élégiaque qu’un boom.

Mais figurez-vous que TENET n’est pas moche, il n’a pas la physique facile, c’est différent. Difficile cependant de renier le panache de la démarche. Et même s’il faut un peu de temps avant de remettre les pièces du puzzle dans l’ordre, la narration reste plutôt limpide, entre schéma par imbrications et décalage temporel. Jubilatoire par moments, TENET n’en demeure pas moins un film inégal où l’audace visuelle en vient à délaisser le récit. Quitte à ne laisser aucune place à l’imprévu. Quitte à ne plus rien ressentir. Échec et Mat ? Il en faudrait bien plus pour faire chuter Nolan de son piédestal : avec TENET, il pousse le curseur toujours plus loin, orchestrant des scènes d’action où les poils s’hérissent et où le souffle se coupe. Relancer la fréquentation dans les salles, mission loin d’être impossible pour ce mastodonte de grand spectacle. Néanmoins, TENET demeure faillible jusqu’au bout de son concept : s’embourbant dans un montage resserré au possible, le film semble construit sur un paradoxe, à la fois étiré et précipité, entre densité (ma)thématique et récit alambiqué. Vaincu à son propre jeu, Nolan se récite, ouvre sa petite Bible pleine de schémas et de flèches inversées ; s’amusant à nous remuer les méninges pour pas grand-chose si ce n’est du néant. L’indifférence prévaut alors sur l’implication émotionnelle. Ici, il en oublierait presque un autre palindrome fondamental : « rêver » ou simplement s’émerveiller d’un cinéma qui serait autre chose qu’un concept froid et inhumain. C’est ainsi que finit et recommence TENET : pas sur un boom, mais sur une illusion. Est-ce donc cela le prestige ?

Note : 5/10

★★☆☆☆

2 réflexions au sujet de “TENET – Critique”

  1. Article rudement bien écrit ! Bravo pour le style. Et qui plus est complet. De mon côté l’exécution m’a moins frustré que toi. J’ai plongé dans l’énigme. La forme me sidérant. Mais toutes tes réserves (froideur, personnages peu attachants, affleurement du cliché…), je les ai également.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup ! Je respecte tout à fait les intentions du film, son goût pour le monumental, sa volonté d’innover et de privilégier une approche « réaliste » des scènes d’action. Mais oui voilà, j’ai pas mal de réserves qui nuisent à ce potentiel de fascination.

      Aimé par 1 personne

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