Critiques

Critique de L’Homme qui tua Don Quichotte

Saint (d’)esprit

Peut-être que les mythes ne devraient jamais devenir réalité ? Peut-être que la légende n’aurait jamais dû se métamorphoser ? Et pourtant, elle est là. Ses cojones sur la table, et un couteau planté au milieu. Gilliam a persévéré, a vidé ses baloches pour en faire de la péloche. Un trompe-la-mort, exhumant son œuvre du caveau. Cette quête de Dulcinée « pour tenter de couper court/ à l’avance du temps qui court ». Cet enfant un peu tardif, gardé depuis trop longtemps, dans le placard des rêves traqués. La douleur s’est faite visible, à chaque recoin de la pellicule. Comme si la souffrance de ces années perdues, de ces actes manqués, et de ces fantasmes coupés, était elle-même devenue un récit en fusion avec ce chevalier à la triste figure.

Edouard Baer en avait merveilleusement capté cette essence dans ses envolées d’ouverture : cette violence dans la création, et ces rêves percutant la réalité. A bat la raison quand la passion domine. Oui, L’homme qui tua Don Quichotte est une œuvre contre les gens raisonnables. Peut-être fallait-il aussi un peu de folie pour se lancer dans un tel projet ? La folie qu’impose la poursuite de ses rêves. Ceux d’un homme perdu dans la Mancha, littéralement, dans la tâche. Une tâche impossible à enlever, même au bout de plusieurs lavages. Une tâche qui n’en est pas une. Elle est là pour ne pas oublier, elle est ce souvenir d’un impossible rêve.

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Des fantasmes sous mescaline, contrebalancées par une démence presque enfantine. Sans doute avait-il retenu les formules magiques de son mentor Cervantès : oui, « Garde toujours dans ta main, la main de l’enfant que tu as été ». Car un homme qui rêve gagne toujours. Quitte à foncer dans des géants pour ne se prendre que des (moulins à) vents : ceux d’un tournage cahoteux, si ce n’est infernal. Inutile d’en rappeler les déboires, d’autres en ont déjà merveilleusement immortalisé les instants. Ce chemin de croix, ponctué de résurrections. « Amour, quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je vais en courant à la mort, pensant terminer ainsi mon mal immense. […] Ainsi, vivre, me tue, et mourir me rend la vie. »

Une œuvre hybride. Un vivarium d’obsessions où se dérèglent les lettres de la réalité.

Jacques Brel nous l’avait dit : tout le monde est Don Quichotte. Et Terry Gilliam le premier. L’artiste. Brûlant d’une possible fièvre, et se damnant pour l’amour de son art. Telle est sa quête. Peu importe le temps ou sa désespérance, il lutta toujours, sans questions ni repos. Pour témoigner, ou tout simplement (se) raconter. Vouloir être soi dans un système d’impersonnel. Et de cette machine enrayée, Gilliam en a retiré quelque chose qui ne ressemble plus tout à fait à un film. Une œuvre hybride. Un vivarium d’obsessions où se dérèglent les lettres de la réalité, en consonnes devenues voyelles. Comme si les mots de l’œuvre originale s’étaient empêtrés dans un carambolage d’idées et de regards intérieurs.

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Les adversités sont devenues une sorte de fiction, un réel faisant corps avec son fantasme, son illusion. Le présent se mêle alors au passé, le scénario devient celui d’un réel romancé, et les rôles se substituent aux personnalités. De cadres en cadres, dans le cinéma de l’(ir)réel, les temporalités se mélangent, au rythme des anachronismes, comme autant d’(im)possibles vérités. Puisqu’imaginer, c’est avant tout s’abstraire de la cohérence, balayer les sous titres, et accepter le bordélique. Fuir vers l’imaginaire, vers ce Tideland, ce pays sans merveilles (ou presque), si ce n’est celui de la folie épanouie. Chez Gilliam, la folie n’a rien d’anormale : elle est à la fois ce refuge à la réalité et cette prise de conscience nécessaire. Accepter la folie, c’est s’accepter soi, c’est briser les apparences et enfiler l’armure de son choix.

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Et dans ce cirque de barges, Gilliam dépasse la notion même de mise en abyme, tant il épuise jusqu’à la déviance, son délirium de grandeur manifeste. A la démesure des comportements, et l’absurde des situations, Gilliam exorcise les psychoses populaires : L’Homme qui tua Don Quichotte est une œuvre sur cette société malade (pour ne pas dire folle), une bouffonnerie usant de sa lourdeur pour faire jaillir une forme de vérité. Un cri de rage contre ces Trump et Poutine, contre ces clichés élevés au rang de norme (barbus islamistes, etc.), et contre ce monde sans ambition ni aspirations. Contre cette industrie d’onirisme fictionnel, ou plutôt contre ces financiers qui ne font que produire des cauchemars, des rêves absorbés dans une insipide et impitoyable réalité. Cette même réalité où les rêveurs sont moqués, et les salauds sanctifiés.

Imaginer, c’est avant tout s’abstraire de la cohérence, balayer les sous titres, et accepter le bordélique.

L’excès devient la normalité, et le foisonnement une évidence. Adam Driver et Jonathan Price, tout en zèle, y symbolisent ainsi ce refus du conformisme, et cette hystérie dans la création. Des personnages doubles dans la mesure où Gilliam s’interroge sur son parcours, celui de tout cinéaste, de rêves de jeunesse en idéalisme meurtri. L’Homme qui tua Don Quichotte parle d’un retour aux sources, d’une imagination à réinventer pour renverser le règne du chaos. Tout cela pour aboutir à cette affirmation presque universelle : vas au bout de tes rêves et fais en sortir ce que tu penses être un film.

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Cathartique, L’Homme qui tua Don Quichotte l’est sans aucun doute. Dévoré jusqu’à l’os, des délires pleins les yeux, Gilliam témoigne de cette difficulté de faire un film, et plus encore de sa nécessité. Car le cinéma n’est pas quelque chose que l’on peut abandonner. Il est à poursuivre, à fantasmer, à réaliser. Il sème du rêve dans la tête des gens, et fait de l’impossible une étoile à portée de main. Cœur tranquille, au détour de moulins à vent, voir la vie telle qu’elle est et non comme elle devrait être. Ou bien est-ce l’inverse ? Qu’importe. Qu’il s’agisse d’une armée de douze singes, ou d’un trip acide sans contrôle, Gilliam sait que le cinéma, comme la drogue ou le souvenir, substitue à nos regards un monde qui s’accorde à nos désirs. « Baisers volés, rêves mouvants. Que reste-t-il de tout cela ? Dites-le-moi. Un petit village, un vieux clocher. Un paysage si bien caché. Et dans un nuage, le cher visage de mon passé. » Un film, une œuvre somme, un dernier chaos avant l’aube. Insane Saint…

Note: 7,5/10

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